mercredi 29 mars 2017

Rencontre avec Zep (9 mars, Moser Theatre à Wadham College)


Après Geluck, Plantu et Chomet, c’est le dessinateur suisse Zep qui est de passage à l’université d’Oxford pour nous accorder une interview en dessins. Zep est le célèbre « papa » (mais nous préférons dire « créateur ») de Titeuf, blondinet chouchou du jeune public.
 
Nos invités nous ont souvent dit que leur vocation s’est révélée dans l’enfance. Pour le petit Philippe Chappuis, c’est un dessin qu’il fait de son oncle et que ses parents affichent et gardent longtemps dans la maison familiale, qui va déclencher quelque chose. Après, ce sera l’affaire de quelques hasards et concours de circonstances, ainsi qu’une forte détermination qui va pousser le jeune Zep à passer tous ses week-ends à montrer ses dessins à des journaux. À l’époque étudiant aux beaux-arts, Zep saisit la chance de pouvoir publier ses dessins régulièrement lorsqu’un journal remplace sa page tricot par une page BD. Cette opportunité va permettre au dessinateur genevois de perfectionner son style et, quelques années plus tard, il se tourne vers Bruxelles, la ville de la BD, pour trouver un scénariste.
Titeuf, le gamin à la « tête d’œuf », va naître d’un concours de circonstances. Le dessinateur voit très vite comment la BD peut lui servir de vecteur pour raconter la société mais ses 30 projets de BD proposés à différents éditeurs sont tous rejetés. Armé d’une détermination qu’aucune remise en question ne pourrait ébranler, Zep continue de travailler dans son atelier qui donne sur une cour d’école ; c’est alors que l’enfance lui revient, avec son côté cruel et ses espoirs, et que le dessinateur a envie de raconter ça et de garder précieusement le journal de BD qui en découle. Si, au début, Zep  ne veut montrer Titeuf à personne, il finit par le proposer à plusieurs éditeurs. Même résultat, mêmes refus. Forcément donc, quand un éditeur l’appelle avec un air intéressé, Zep se méfie et croit à une farce : il dit « non merci » à l’éditeur avant de lui raccrocher au nez ! Heureusement pour Titeuf et pour ses fans, le téléphone va resonner et cette fois, Zep se dit que ça doit être sérieux …

Le dessinateur a touché des générations de lecteurs avec son Titeuf et il nous avoue qu’il trouve moins évident de trouver de nouveaux sujets quand il se glisse dans la peau de son personnage à la mèche blonde. Zep nous confie que, même si son regard sur l’enfance a évolué avec l’âge et l’expérience de la paternité, pour lui, Titeuf reste un « manuel de survie pour l’enfance », cette période difficile de la vie remplie de choses à apprendre et à surmonter.
Avec ses autres albums, le dessinateur doit se débarrasser de ses réflexes Titeuf. Pour Zep, il est important de savoir faire plein de choses en BD : « au début, on apprend en copiant les autres dessinateurs, puis, avec la maturité, on remplace par ses propres sujets et décors ». Voilà pourquoi Zep a eu envie de raconter d’autres histoires, de « faire moins le clown » et d’abandonner le comique enfantin en faveur d’un dessin plus réaliste pour pouvoir raconter des histoires différentes. Et quand il s’agit de trouver de nouvelles histoires, le dessinateur n’a pas de rituel, il organise simplement toutes ses idées, brouillées et mélangées, en tenant un carnet (qu’il appelle un « laboratoire pour vider la tête »). D’ailleurs, il compare sa tête à un « grenier où règne un fouillis d’idées » et c’est à force de creuser qu’il va avoir des surprises, qui parfois sont bonnes et viennent rapidement alors que d’autres fois, elles demandent de creuser un peu plus.

 
L’artiste revient ensuite sur la genèse de sa bande-dessinée polémique, Le guide du zizi sexuel. L’idée lui est venue suite à une discussion avec son éditeur qui, soit dit en passant, venait de lui conseiller d’éviter tout problème avec la censure. Zep s’est souvenu de son enfance et du manuel des castors juniors, une encyclopédie qui traitait de nombreux sujets avec humour. Son objectif avec Le guide du zizi sexuel a été de faire quelque chose de similaire et il a contacté des infirmières en milieu scolaire pour faire une liste de questions que les enfants pouvaient se poser sur la sexualité, dans le but de répondre à toutes ces questions avec sérieux. Après une sortie timide, le livre rencontre vite un énorme succès, avec des traductions en 30 langues. Malgré la censure, il devient un ouvrage de référence qui montre qu’aujourd’hui, Titeuf est moins naïf. En partant de la censure, Zep fait une parenthèse sur la notion de « devoir » que certains dessinateurs s’imposent, évoquant une discussion avec Uderzo, le dessinateur d’Astérix, qui lui demandait comment il « s’autorisait » à dessiner d’autres choses que les dessins à succès qui ont fait sa célébrité. Pour Zep, la loyauté d’un artiste envers son public ne doit pas le limiter et c’est important de rester ouvert à d’autres sujets.

Dans le contexte des élections présidentielles, le public demande au dessinateur si la BD a un rôle dans la politique. Avec modestie, Zep répond qu’il ne pense pas « avoir le niveau de faire dans la politique », pour nous parler ensuite d’une série de petits films réalisés pour le gouvernement français pour mettre les valeurs de la république en images. Il se voit comme un observateur social plutôt que politique. Un peu plus tard, Zep nous parlera de sa page de blogueur sur Le Monde, en particulier de l’histoire de réfugiés où il a fait mourir Titeuf. Il explique que, pendant la crise des migrants, les blogueurs du Monde ont réalisé des dessins sur le sujet. Ce thème d’actualité n’étant évidemment pas propice à l’humour, Zep dessine la longue fuite de Titeuf, le bombardement de son école, une succession d’images dures. Il publie le dessin avant de monter dans un train et, à peine arrivé à sa destination, il constate l’effet viral de son dessin. La page a été partagée plus de deux millions de fois, des traductions sont déjà disponibles et des centaines de messages lui viennent sur le forum du blog. Cet énorme succès de la page montre la force du personnage fictif qui normalement fait rire plutôt que pleurer, avec néanmoins une problématique : les gens peuvent-ils être plus émus par le sort d’un personnage de bande-dessinée que celui des vrais réfugiés ?

On aborde ensuite la BD comme vecteur du monde francophone. Zep évoque trois grandes cultures de la BD, à savoir francophone, américaine (super-héros, public adolescent) et japonaise/coréenne. Il ajoute que l’Angleterre est mieux connue pour ses dessinateurs de presse et que c’est un pays qui fait peu dans la BD. En raison de la complexité de la langue française, la BD francophone joue souvent avec le langage. Certains auteurs comme Gosciny sont très durs à traduire car ils utilisent la langue comme une boîte de jeux, ils font beaucoup de jeux de mots et ne pensent pas forcément aux traducteurs et au travail d’adaptation requis. Même s’il avoue lui-même ne pas se préoccuper du travail pour les traducteurs quand il dessine, il se rappelle d’une traduction de Titeuf avec un jeu de mots sur les règles traduit par « règles / équerres » en allemand.
Pour clore la rencontre, Zep propose de répondre aux dernières questions en dessinant. Le principe est simple : le public pose des questions, Zep fait une réponse dessinée et la personne qui a posé la question repart avec son dessin. Quelques thèmes de ces questions-réponses : Titeuf en vacances chez les nudistes ; Titeuf âgé ; Titeuf et les élections en France ; Titeuf à Oxford ; Titeuf et les Anglais ; la femme dans la BD ; le métier de Titeuf dans l’avenir.

Comme toujours, la rencontre s’achève par une séance de dédicaces qui permet au public d’échanger quelques mots avec le dessinateur.

Toute l’équipe de Cinéma et Culture Française à Oxford remercie Zep de sa visite et surtout de sa grande sympathie.

Événement organisé par Dr Michael Abecassis,
Cinéma et Culture Française à Oxford
Avec le soutien de la Swiss Embassy au Royaume-Uni
Article rédigé par Amandine Lepers-Thornton (mars 2017)